Notre consure par Laurent Jarrige
Etat vérolé, commissions vérolées.
Je ne donne plus d’argent aux collecteurs vérolés.
Je ne suis pas procureur juge avocat pour m’attaquer à la gangrène
notoire dans notre profession; je ne sais pas manier ces outils là. Alors
je pense à une économie déplacée, court-circuitée de l’engrenage
malade, avec pour intention originelle l’envie de faire des films et de
les montrer. Et de les montrer eux, eux seul, pas leurs acteur auteur
réalisateur qui les confectionnent; j’y reviendrais et tu te verras rougir
dans ta conviction.
Au constat de ce qui nous en empêche, la censure économique qui
peut se réduire à une consure collective dont la prise de conscience
suffit à s’en dépêtre, à moins de l’approuver.
La seule façon d’éviter que l’argent ne retourne dans le moteur de
caste, c’est de ne le verser que sous forme de réinvestissement, en réin-
vestissant dans le loyer commun, c’est-à-dire le bureau qui nous loge
par exemple, dans les frais généraux des déplacements, des repas
« d’affaire », des envois postaux, des appels cellulaires, etc… mais
aucunement surtout dans des salaires dont les charges imputées sont
majoritairement destinées à entretenir les caisses des castes vérolées.
Ce n’est pas un hasard si elles ont créé les caisses des lignes du bul-
letin de salaire en dehors des caisses nationales d’assiettes plates. Le
seul salaire acceptable sera le régime général pour tout le monde uni-
formément, afin de conserver une sécurité sociale et une assurance
maladie, mais le minimum social atteint deviendra un plafond.
La censure économique, c’est le mariage d’une collection de charges
légales déployées sur une carpette allant de l’écriture d’un film à sa
distribution au nez d’un public dont on n’oubliera pas de demander sa
participation significative, tout en lui suggérant de façon lourdingue la
consommation de boisson, de voitures, de pizzas, … en passant par sa fabri-
cation, sa post-production, sa diffusion en festivals
et d’une redistribution des recettes
de ces produits à ceux qui fabriquent les films, les diffusent, les festivent, les
écrivent, et ceux qui organisent la distribution et la collecte. Le public n’a
de place qu’à un seul endroit: le milieu où il peut tout voir, s’il prend soin
de se retourner et de ne pas regarder que le film du cinéma. S’il regarde le
théâtre du cinéma, il n’en verra pas moins de spectacle, et les deux côtés où
se placent les deux castes des acteurs et des lèche-cul !
Les acteurs font le cinéma. Ils l’écrivent le dessinent l’imaginent le musi-

quent mais aussi le financent le produisent le sentent le distribuent le jugent
et tous les verbes d’action possibles. Les lèche-cul font les verbes d’état du
cinéma: ils sont paraissent semblent restent ont l’air passent pour demeu-
rent ou deviennent. Leur action se borne à devenir acteur de cinéma, et leur
seule vertu à entrer dans la danse de l’autre caste, du côté où le public les
voit. Et voilà pourquoi: parce que le seul endroit où l’on paie, c’est le public,
et par conséquent le seul endroit où l’on n’est pas payé.
Cette caste qu’ils vont défendre autant que vendre sans aucun bénéfice,
cette caste dont ils vont lécher le cul littéralement, tant qu’avant d’être vus
par le public, ils vont écrire produire faire des films tels qu’elle le leur sug-
gère, en se déshonorant à chacune de ses fabrications, au point d’en oublier
le goût qu’on pouvait avoir, les films qu’on pouvait aimer, les musiques qui
nous emportaient, et de n’avoir plus aucun goût que celui ravagé de ce que
les culs qu’ils ont léché leur ont servi. Mais quel honneur nous préoccupe
quand on lèche des culs sales ? Et c’est dans cet état que l’on change de
caste, que l’on passe de l’une à l’autre.
En revanche, et voilà l’autre part du pourquoi: parce qu’il existe une circu-
lation entre les deux castes, totalement en dehors du public; un passage
secret entre elles qui emporte en vase clos, en dehors du robinet alimenté
par le public, les charges collectées et les produits à répartir selon la chaîne
des gros culs et des langues rêches où l’argent coule et s’infiltre dans tous
les stomates de leurs lièges merdeux qui les isole du centre à vue.
Un film est écrit dans un concours où sont inscrits les lèche-culs et un peu
d’idiots qui croient pouvoir remporter quelque chose. Les prix du concours
sont financés par l’organisme collecteur. Le scénario gagnant est acheté
par un producteur lèche-cul, le scénariste est déjà de l’autre côté. Le pro-
ducteur choisit parmi les réalisateurs lèche-culs celui qui passera de l’autre
côté. Le plus lèche-cul des réalisateurs louera les productions du produc-
teur, celles pour la télé comme celles pour l’institution dans lesquelles il
trouvera toujours quelque chose à magnifier. Il participera à toutes les
manifestations qu’organisera le producteur et il en sera son porte parole
parce qu’elles seront cool. Et de plus en plus préféré, il obtiendra la place la
plus légitime pour réaliser le film dont le producteur aura eu l’idée géniale
d’acheter le scénario au concours. Il l’aime déjà ce scénario le réalisateur. Il
le défend corps et âme, ainsi que les organisateurs du concours qui le firent
émerger à l’aide de thèmes et de contraintes bienvenus. Bientôt, avant de
choisir ses comédiens, il devra le lire.
Sans film, pas de comédien.
Eux, ce qu’ils préfèrent, ce sont les films de ces réalisateurs qui ont été choi-
sis par les producteurs. Dès qu’un réalisateur a obtenu un producteur, il
commence par jouir de se faire lécher le cul par quelques comédiens, dont
c’est presque le métier, et un peu de techniciens, qui ne sont eux qu’ama-
teurs dans ce domaine. Leur façon sera plutôt de ne pas le lécher mais le
dégrader un peu pour lui signifier qu’ils ne sont pas à son niveau, qu’ils ont
des langues plus vaseuses dont ils ne se serviront qu’entre eux pour obtenir
un ou deux mois de piges et en léchant un peu les loueurs de matériel, un
lot de piles ou deux trois feuilles de couleur.
En attendant que la cour de comédiens du réalisateur lui lèche le cul pour
qu’il en distingue quelques uns, le producteur se râpe la langue sur un peu
de paperasse pour la forme administrative, et dans le fond, va lécher le cul
de ses collègues producteurs distributeurs acheteurs réalisateurs auteurs
comédiens qui ont tellement léché de culs de toutes castes confondues
qu’ils sont intégrés dans les commissions qui décideront, parmi cent films
projets sur l’année lesquels cinquante seront financés: c’est l’organisme
collecteur.
A ce niveau là, on n’a plus grand monde à lécher hein ?
On pourrait croire qu’il est bien con puisque le scénario qu’il vient
défendre a été primé dans un concours financé par ce même organisme
collecteur, eh bien il n’est pas au bout de ses peines.
L’organisme collecteur n’a le droit de redistribuer l’argent qu’à un produc-
teur, et un producteur qui ne fait pas partie de la commission qui décide, ce
serait injuste. C’est pour cela qu’il y a des producteurs associés; pour que,
lorsque l’un des deux emporte la commission, le dossier de leur film soit
présenté au nom de l’autre. Mais parfois aussi quand ils n’ont pas le temps
de se cacher, ou que le producteur est tellement léché par le milieu qu’il
peut se présenter seul alors qu’il est dans la commission, on lui demande
de sortir au moment où c’est son dossier de film qu’on étudie. En fait, c’est
plutôt tous les autres de la commission qui sortent, et ils se demandent
lequel ne va pas défendre le projet du gros, lequel ne va plus vouloir lui
lécher le cul pour que si l’un d’entre eux manifeste ce voeu, les autres puis-
sent le premier courir prévenir le gros. Tout le monde s’y attend un peu
avec salivation, mais ça n’est jamais encore arrivé.
Faut dire que c’est le jack pot quand on est sélectionné, puisque le col-
lecteur confie une part énorme à distribuer, et qu’il convient de ne pas se
tromper dans la distribution, afin que le collecteur ait au moins autant à
recouvrer. Bon, pour ne pas se tromper, le collecteur va aider un peu le
producteur en éclairant son autoroute. Il va déjà distribuer une autre part
de ses collectes à des organisateurs de festivals à la langue bien pendue
qui formeront des commissions de sélection de films à faire concourir
pour en faire gagner deux ou trois d’un prix prestigieux qu’il conviendra
de faire envier à tout le public par le truchement de toutes les presses.
Les festivals, version civilisée du rassemblement populaire artistique
propre, calme et paisible. La perfection que le festival de jazz, les nui-
sances sonores en plus, avait quasiment atteinte pour légiférer contre les
festivals de rock à l’apogée desquels les raves étaient oeuvres vivantes.
Tout est propre dans le festival de cinéma: des lieux prestigieux, des
installations saines, des cocktails savoureux, des visuels inspirés, des
colliers-badges au nom des festivaliers. Tout est propre sauf les castes:
les commissions de sélection, les jurys, les invités, les organisateurs, et
malheureusement aussi les apprentis lèche-culs, souvent bénévoles qui
tachent de se sortir du public au centre pour intégrer l’une des castes.
D’ailleurs, il n’y a pas beaucoup de public dans les festivals, ils sont suf-
fisamment remplis par les deux castes. Et plus le festival est prestigieux,
moins il y a de place pour le public. Il y a des festivals sans aucun public,
lorsqu’une zone de sécurité est nécessaire pour endiguer la saloperie,
mais revenons aux sélections.
Les festivals étant financés par le collecteur, et par
les subventions régionales elles mêmes financées
par le collecteur, qui par ailleurs financent elles
aussi des films, il se livre en ces lieux une bataille
de quotas qui détermine la quantité de films régio-
naux sélectionnés par rapport aux nationaux que
doit placer le centre collecteur. Une fois ces films
sélectionnés, il reste un peu de place à l’inscription
pour les films qu’à oublié d’aider le collecteur. Et
pour qu’il les repère bien, il est nécessaire que ces
films soient inscrits dans la filmothèque du collec-
teur qui les numérote.
Pour s’assurer qu’aucun film ne lui échappe, il pro-
pose à ces films de les aider à postériori à condition
qu’ils soient inscrits à la filmothèque et qu’ils soient
sélectionnés parmi une liste de festivals*, pour
apprendre aux jeune producteurs l’art de la lèche
et aux commissions et jury de ces petits festivals le
plaisir.
* festivals concernés, en France : Festival Tout Courts (Aix-en-Provence) ; Festival Itinérances (Alès) ; Festival Premiers Plans (Angers) ; Festival International du Film d’Animation (Annecy) ; Festival International du Film (Aubagne) ; Festival Entrevues (Belfort) ; Festival Européen du Film Court (Brest) ; Festival du Cinéma de Brive- Rencontres européennes du Moyen Métrage (Brive) ; Festival International du Film (Cannes) ; Semaine Internationale de la Critique (Cannes) ; Festival National et International du Court Métrage (Clermont-Ferrand) ; Festival International de Films de Femmes (Créteil) ; Festival Cinématographique d’Automne (Gardanne) ; Festival de Court Métrage en plein air (Grenoble) ; Rencontres Audiovisuelles (Lille) ; Festival International du Documentaire (Marseille) ; Festival du Court Métrage d’Humour (Meudon) ; Festival International du Film Méditerranéen (Montpellier) ; Festival du Film Court – Côté Court (Pantin) ; Festival International du Film documentaire – Cinéma du Réel (Paris) ; Festival des Cinémas Différents (Paris) ; Festival International du Cinéma Indépendant de Paris – Némo (Paris) ; Festival Images en Région (Vendôme) ; Festival du Film Court (Villeurbanne) ; Génération Court (Aubervilliers) ; Ciné Banlieues (Saint-Denis) ; Pépites du Cinéma / Talents Urbains (La Courneuve) ; Songes d’une Nuit DV (Saint-Denis) ; Les écrans documentaires (Arcueil).
Enfin, les films par définition indépendants, non inscrits à la filmothèque,
n’ont jamais été sélectionnés dans quelques festivals dont voici la réparti-
tion à l’envoi, en visionnage, et au tri, sur des chiffres moyens 2000-2010.
Ainsi, le film le plus vu de l’année sera celui là. Et si ce n’est pas le cas (ça
n’est cependant jamais bien loin), il s’agira de rétrograder toutes les com-
missions, et au pire, de les renvoyer en caste de lèche-culs très déçus.
Il financera aussi les salles de cinéma; celles qui lui auront aussi léché le cul
en ne montrant que des films du catalogue du collecteur. Et que cela suffise
ou non à balayer les porte feuille, le collecteur financera aussi la produc-
tion du dvd du film avant que de ne le jeter aux encombrants que sont ses
chaines de télé dont absolument tous les programmes sont financés par le
collecteur. Si avec ça le public est passé à côté du film, c’est qu’il est coriace
et qu’il fait montre de mauvaise volonté. Mais au fond, ce n’est pas le film
qui est jugé ici, c’est le cinéma.
Pour éviter ça, pour voir d’autres films, pour en fabriquer d’autres, il n’y
a aucun endroit dans la chaine où l’on peut intervenir, c’est un noeud de
Moebius, il faut faire autre chose.
Premièrement ne pas payer, la redevance télé, les dvd, le cinéma les festi-
vals les concours d’écriture, surtout ne pas payer, même si rien n’arrêtera
les productions visqueuses et qu’à cet endroit non, l’état ne réduira ni ses
effectifs par deux, ni ses moyens alloués.
Il existe un endroit dans la société qui se passe du noeud de consure, c’est
le cinéma institutionnel. Lorsqu’une entreprise produit un film à diffuser
en interne, dans ses colloques, sur son intranet, le collecteur lui fout la paix.
Toutes les étapes classiques de la fabrication de film sont sollicitées; l’écri-
ture, la direction d’acteur, la musique les effets spéciaux, etc… C’est sur ce
modèle et à notre échelle qu’il faut produire les films, tant qu’est abandon-
née l’hygiène du cinéma. Et s’emparer d’un endroit de diffusion physique
privé, doublé d’un serveur bibliothèque catalogue de nos films acces-
sibles sur abonnement détaxé, grâce aux investissements généraux dont
la récolte d’argent ne servirait qu’à fabriquer de nouveaux films, payer les
loyers et automobiles en lising et frais vestimentaires et de bouche ; loin
de leurs cochonneries, il faut nous positionner comme les peigne-culs
du septième art.



