Les pets de Sokolov au cinéma par Valeirie Ferreira
Evguéni Sokolov de Serge Gainsbourg… Voilà une œuvre dont le titre,
le sujet et l’auteur ne pouvaient que susciter ma curiosité et mon inté-
rêt : l’histoire d’un peintre qui trouve la célébrité le jour où il découvre
que la puissance de ses nombreuses flatulences quotidiennes lui font
dévier le trait de son pinceau sur la toile, à la façon d’un sismographe.
Il crée ainsi un style jamais encore vu, dont l’originalité va happer
l’engouement des critiques et du public.
Le bien connu verbe acerbe et provocateur de l’auteur promettait une
lecture savoureuse. En effet, cette parabole plaît pour l’intelligente,
drôle et pourtant succincte dénonciation qu’elle fait du milieu de l’art
et de ses rouages, présentant un double fictionnel de l’auteur, dont
le récit nous livre ainsi une autodérision de ses tourments artistiques
et existentiels. Elle plaît aussi et surtout pour la maîtrise de la langue
qui la constitue, nous permettant d’égrainer chaque terme de cette
verve qui détaille le propos au scalpel dans toute sa pluriterminolo-
gie. Néanmoins on avance dans l’ouvrage avec la déception d’un
Tantale appâté qui côtoie eau pure et fruits délicieux sans jamais
pouvoir s’en délecter. Evguéni Sokolov est un exercice de style dont
le véritable intérêt s’arrête là. La précision lexicale ne donne pas l’am-
pleur et la puissance attendues d’un délire scatologique, où récit et
personnage(s) souffrent ici de désépaississement. Gainsbourg n’a
peut-être pas voulu autre chose, comme le laisse penser la brièveté du
texte, mais moi, j’espérais un peu plus…
Cet ouvrage m’a, en tous cas, amenée à me questionner sur le pouvoir
du cinéma de traduire ce que les mots disent avec tant d’ampleur et
de précision. Est-il possible d’exprimer à l’écran tout ce que les mots,
seuls, savent si bien faire? Un Evguéni Sokolov donne à voir, entendre,
sentir par procuration, certes, mais en toute compréhension. L’image,
quant à elle, peut exprimer beaucoup de choses, mais son langage
(plus simple et direct ?) se voit frustré dans l’expression de certaines
subtilités que seuls les mots semblent être capables de rendre compte
au plus près. Elle se voit donc limitée dans son expression et son évoca-
tion par rapport aux termes.
Les mots eux-mêmes transcendent la réalité: ils nomment, désignent,
disent, expliquent, déploient, autopsient. Ils vont même au-delà, dés-
tructurant parfois l’être pour lui donner un autre sens, un nouveau sens.
Ils révèlent, inventent et réinventent.
Le cinéma poétique et expérimental a ce pouvoir d’aller au-delà de
l’idiome, mais alors il explore tout autre chose, s’adressant à une sen-
sibilité, à des sensibilités dont l’existence n’implique pas de communi-
cation, de compréhension et d’échanges assurés. D’ailleurs, il lui faut
jouer avec les sons (dialogue, bruitage, musique) pour accompagner,
soutenir, déployer ou contredire l’image. Quel cinéma (je ne parle pas
d’œuvres cinématographiques, existantes certainement, mais raris-
simes, en raison finalement d’une exploitation à l’intérêt réduit) se
passe entièrement d’autres outils, d’autres langages? Même le Muet
s’est associé aux indispensables auxiliaires que sont la musique et le
texte (panneaux et sous-titres) pour conserver l’attention du spectateur,
diriger le sens et sublimer l’œuvre.
Certes, l’image subliminale peut transmettre d’autres informations à
l’insu-même du destinataire et en cela, elle semble présenter un attribut
que ne sauraient avoir les mots. Pourtant, la polysémie et les connota-
tions de ces derniers peuvent émettre des énoncés différemment récep-
tionnés, d’une situation et d’un destinataire aux autres, ce qui leur
confère un pouvoir au moins semblable, pour ne pas dire supérieur.
Peut-on alors parler de suprématie du verbe? Les images, les sons, les
odeurs, les sensations physiques et émotives peuvent tous être exprimés
par les mots et compris sans avoir besoin de passer par les sens corres-
pondants. Le bruit du vent dans les feuilles ou l’odeur du pain chaud
seront toujours plus précisément décrits par les mots que par l’image
seule. Pour les exprimer dans toute leur complétude – si cela est possible
-, cette dernière doit attendre bien plus qu’une simple lecture de la part
de son destinataire, de son récepteur, qui doit alors lui-même se faire
créateur pour aller au-delà du visuel.
Mais cette démarche créatrice ne se veut-elle pas finalement suscitée
par toute œuvre artistique, qu’elle passe uniquement par les mots, les
images ou la musique ou tout cela et bien d’autres langages en même
temps? Si l’image ne saurait décrire les pets d’Evguéni Sokolov aussi
précisément et largement que les mots, je suis sûre qu’elle est capable
d’éveiller, d’engendrer des réactions mentales et même physiques
tout aussi suggestives. Une œuvre cinématographique qui réussirait
à rendre compte de ce récit scato-symphonique, dans l’expression
poétique des différents phénomènes sensoriels sollicités, dépasserait
alors, je crois ou plutôt j’espère, celle de Gainsbourg, même en pure
exercice de style. Mais le cinéma aujourd’hui veut-il (re)venir à une
telle recherche?


