Le Festival de Bayonne Arrive à Paris, printemps 2012 par Mathilde Nègre
Nous sommes heureux d’annoncer la première édition du Festival de ciné-
ma de l’association Bayonne Arrive, qui aura lieu au printemps 2012.
Si nous créons ce festival, c’est pour sélectionner nos films et ceux de nos
copains, et se concéder des prix après faible débat, condescendance,
petits sourires, ainsi enfin nourrir nos CV d’une ligne auto-suceuse, à
petites étoiles. Oui, nous avons des faiblesses égotiques cachées dans nos
caleçons et strings panthère, ce qui nous vaut des montées alcooliques,
des tentatives de travail en intérim, des écoutes suicidaires de petits cons
à carte de producteur. Nous avons déjà beaucoup souffert quand nous ne
sommes pas si vieux, ce qui laisse présager.
Il est temps de s’offrir des massages et de taper sur les jeunes.
Si nous créons ce festival, c’est par esprit prévoyant et sage, par souci
d’investissement sur l’avenir, lançant telle une poudre traînée un appel
à films. Les pétards du 14 juillet sont terrifiants jusqu’au jour où on les
jette soi-même, soudain la sensation opère un revirement, mieux qu’une
cocaïne triple, l’adrénaline de guerre avec réminiscences. Aahahahah ! Ca
c’est de l’événement, ça donne envie de baiser !
Or un festival est d’abord un cocktail de clôture,
mis en place par ce qui lui précède.
Je vous parlerai donc de cette soirée dernière du festival, qui justifie tous
les efforts, tournages compris, et cela afin d’éveiller les désirs participatifs
du lecteur cinéaste.
5 jurys consultatifs seront constitués :
1 / Des assassins de prison, 2 / des enfants d’école, 3 / des retraités de
maison, 4 / des salariés d’entreprise, 5 / des basques de France (le jury
suprême)
Les prix seront remis par des personnalités du monde politique qui béné-
ficieront, dans ce laps d’oreilles tendues, de cœurs battants, de vessies
tractées, d’un espace de propagande merveilleux.
Bien sûr, les membres de Bayonne Arrive auront tout loisir de monter sur
scène pour parler de leurs opinions morales, religieuses, de leur goût
culinaire, etc.
Lorsqu’avant le sommeil nous sommes là, étendus sur nos moiteurs esti-
vales, nous imaginons ces regards convergents, posés sur notre bouche
physique, quelle jouissure, ce public étalé avec ses yeux ses visages
gênés ses pelotes au ventre. Ca pique le corps entier.
A l’ouverture des petites enveloppes on rigolera franchement, on fera
durer le temps, on invitera un syndicaliste à prendre la parole sur une
grève dans une entreprise toulousaine, on organisera un débat sur la
politique du maquillage dans le cinéma français contemporain, Thomas
Lasbleiz racontera des blagues, enfin on donnera un concert d’électro
minimaliste expérimentale improvisée militante.
Pendant toute la cérémonie qui sera excessivement longue (17h00 à
21h00), des serveurs traverseront sans s’arrêter la salle avec des plats
de saucisson et de fromage, on se dit au début pas terrible le buffet,
et puis leur vision distille dans l’ennui de la cérémonie des sensations
torturantes.
C’est le moment pour aller aux toilettes, mais on reste là parce que
personne ne nous dit où sont les toilettes et il faudrait pas manquer la
remise de prix, c’est comme ça, plus on attend plus on se trouve obli-
gé d’attendre, dans l’espoir que l’attente prenne un sens rétrospectif,
pourtant l’ennui comme chaque sentiment véritable occupe lorsqu’il se
manifeste le temps entier, l’infini.
A ce moment précis le silence se fait, et dans le noir comme on mitraille-
rait sont projetées des images subliminales de saucisson et ce texte :
« Donnez nous de l’argent, financez nos films, taisez vous ». C’est un
véritable attentat des esprits manipulés.
Puis « Bayonne Arrive » apparaît en rouge sur noir ce qui fait intimidant,
avec des bruits de truies agressives qui ont faim et qui ont des petits.
Ceci étant projeté, tout le monde se tient bien.
Laurent Jarrige monte sur scène et regarde le public, il dit :
« Moi je suis basque ».
On se souvient des vacances à Dax sans foulard rouge, des hordes de
jeunes agressifs avec leurs gros visages et leurs gadgets pour distribuer
l’alcool de force dans les rues pleines de pisse de vomi et de caca à la
charcuterie de porc.
C’est un cauchemar terrible surtout pour les musulmans, les juifs, les
végétariens, les sans alcools qui sont immédiatement repérés, harcelés,
on insère des tuyaux de casquette à alcool dans leur bouche, des gros
garçons les serrent dans leurs bras de faux frère, une main au cul et des
propositions de saucisse, pendant que le rhum atroce s’insinue dans la
gorge, les basques crient ouaih !!!! une horde vomissante disparaît qui
rencontre une autre horde, qui crie OUAIH !!! en vomissant, en brandis-
sant des casquettes à whisky coca.
Le public a oublié la torture de son estomac affamé.
Laurent Jarrige répète :
« Moi je suis basque, je viens de Bayonne, je suis arrivé ici. »
La salle est silencieuse, les gens ont peur.
Laurent Jarrige brandit l’enveloppe rouge contenant le nom du premier
prix, élu par le jury constitué de Basques arrivés à Paris, c’est un jury régio-
naliste, ils font un discours en basque, Laurent Jarrige le traduit en langage
des signes, tout le monde comprend, à cause du cinéma, qui est un art
visuel.
Le jury explique qu’il a vraiment été touché par le documentaire de David
Pujol sur la saucisse de porc au foie gras d’Angoulême – SOUDAIN LE
PUBLIC SE SOUVIENT QU’IL A FAIM – mais qu’il a préféré distinguer un
film moins séduisant de prime abord mais extrêmement sensible, ouvert
sur l’international, avec un intérêt pédagogique pour nos écoles, on peut
tout à fait imaginer le projeter aux enfants, c’est vraiment intéressant ça
ah oui, ça concerne tout le monde hein, et puis cette qualité de l’image,
c’est vraiment bien filmé, hein, un film sur le micro-crédit des banques
au Bangladesh, comme quoi on peut être chef d’entreprise et être un vrai
humain quoi, ça donne de l’espoir pour la terre.
Le directeur de la communication de l’agence Paris 20ème de la BNP
Paribas monte sur scène pour recevoir le prix, Laurent Jarrige lui tend
un trophée en forme de jambon, le dir de com de la BNP est tout lui-
sant s’avançant, au dernier moment Laurent Jarrige retire le jambon
des mains du dir de com et le jette à la salle affamée.
Pendant ce temps David Pujol, qui a fait venir d’Angoulême toute sa
famille pour faire la promotion de son film distribue des rondelles de
saucisse de porc au foie gras.
Le jury des basques, aligné sur scène avec le dir de com de la BNP qui
ne sait pas comment sourire mais qui reste sur l’estrade à cause des
photographes qui mitraillent, regarde le public faire mouvement vers
la distribution de saucisse. De la salle monte une rumeur de grogne-
ments, de trépignements, de sucions, d’écrasements, d’essuyages de
doigts sur les sièges, de coups de coudes, de crachages des petits mor-
ceaux de tendons qu’il y a dans les saucisses et qu’on n’a pas envie
d’avaler.
S’inspirant pour le magnifier du bruit d’ambiance, Laurent Jarrige
commence une improvisation vocale, pendant qu’est diffusée sur
l’écran une image de sandwich kebab sauce samouraï.
Devant l’image géante et tapageuse du kebab, le jury des basques
panique, le plus vieux sort de sa poche un morceau de chorizo leader
price. Le public aboie.
Pendant que les Pujols prennent l’estrade d’assaut, le dir de com de la
BNP tente une éclipse discrète, se demandant comment il doit sourire,
et tombe sur un étudiant en commerce de la Fémis qui lui propose
de financer un film engagé sur un rocker bisexuel dans les quartiers
chauds de Montmartre, le dir de com de la BNP se demande comment
sourire, trop tard l’étudiant lui présente l’actrice qu’il baise parce
qu’elle ressemble à Amélie Poulain en plus chaudasse, elle lui met
la main dans le slip en susurrant des marques de pâté de foie, le dir
de com oublie tout à coup qu’il doit sourire, clac, l’étudiant prend
la photo, ricane et disparaît dans la foule en espérant récupérer une
rondelle de saucisse de porc.
Les Pujols sur la scène font la nique aux vieux basques avec de grands
couteaux, tout ce rouge rappelle la feria, les taureaux, Picasso, la guerre
d’Espagne, la lâcheté, on n’a plus trop envie d’en parler on aimerait le
buffet qui s’ouvre sur des empilades de pots de rillettes, de knackis
chaudes, de tranches de poulet reconstitué halal, de chips parfum
bolognaise, sur des montagnes de cubis de rosé, de mousseux alle-
mand et de chocolat aux corn flakes.
Alors, dans un grand moment de cinéma, dominant l’orgie générale
des charcuteries, on prononce le discours de réconciliation,
« Tout était faux, ces basques n’étaient pas basques. »
Lorsque, soulagé d’une culpabilité de lendemain, le public s’entre-
baise, vautré dans les mayonnaises intestines, nous nous regardons
avec cette certitude, que tout est bien.


