à-bas Bayonne arrive, la revue par Thomas Lasbleiz
J’avais commencé deux textes, je ne les ai pas finis, car j’étais déjà
découragé : la revue devrait être un recueil de colère. Il y a deux formes
de colères, celle qui libère et qui est un préalable à la révolte, pourquoi
pas à la révolution, celle qui se retourne contre soi. Certes comme le
disait Jaurès, je préférerai toujours un ouvrier alcoolique à un ouvrier
propre et travailleur, car au moins il se révolte. Mais la conscience mal-
heureuse n’en reste pas moins paralysante. Contre qui notre colère ?
A qui s’adresse-t-elle ? A des gens qui s’en fichent ? Ou à nous-mêmes,
comme des vieux poivrots aigris au fond d’un bistrot. Je vais parler
ici de cinéma essentiellement car Bayonnne arrive produit essentiel-
lement des films.
Notre époque n’est plus celle de la Nouvelle Vague où de jeunes
cinéastes, dans un pays en devenir, pouvaient se révolter contre l’es-
tablishment et le renverser : ils avaient tout pour eux : la croissance
économique qui permettait toutes les audaces, une pyramide des âges
qui mettait la jeunesse au premier rang des marchés potentiels (ou la
Nouvelle Vague comme équivalent cinématographique des yéyés !).
Nous avons tout contre nous : une pyramide des âges déclinante, ou
peu s’en faut, et un pays en crise, où ceux qui sont en place tremblent
pour des situations qu’ils transmettent à leurs enfants, ou à laquelle on
ne parvient qu’en étant adapté aux normes demandées par le milieu.
Nous sommes dans la même situation de blocage qu’au début des
années cinquante, mais quand Truffaut écrivait une certaine tendance
du cinéma français, il trouvait un public, il provoquait des réactions.
Nous on gueule dans le vide.
Depuis l’accès au pouvoir de la gauche devenue caviar, le cinéma
français est un cinéma gauche caviar, un cinéma de parti socialiste,
qui se méfie du peuple. Les cinéastes estampillés auteurs sont, comme
le PS, passés de la captation des publics populaires (les premiers films
de Marin Karmitz) au public dit bobos (création de MK2). C’est dans
le même esprit d’embourgeoisement que ce cinéma privilégie la pein-
ture d’états d’âmes d’où sont expurgées les problématiques d’argent.
Le milieu du cinéma est un milieu démocrate, démocrate au sens amé-
ricain, qui se penche plus volontiers sur le sort des « sans-papiers » que
sur celui de l’employé. Cause valable, mais qui a surtout l’avantage
de n’imposer aucun miroir dérangeant. Elle a l’avantage aussi de pou-
voir être traitée d’un point de vue moral et non politique (rappelons
nous le débat lamentable de Cédric Klapish face à Chevènement).
Le cinéma est devenu une institution si respectable que le travail de
producteur est souvent envahi par les élèves de Sciences Po, celui de
réalisateurs par les anciens khâgneux, un cinéma de bons élèves qui
respectent leurs pères sans avoir le quart de l’audace d’une Varda,
d’un Rohmer, d’un Godard, d’un Cavalier…
Le cinéma d’auteur institutionnel s’adresse au public des salles, qui en
moyenne oscille entre 45 et 60 ans, vieillissement accéléré en France,
par rapport aux autres pays d’Europe (chiffres du CNC). Le cinéma
d’auteur français, ce sont les petites salles des multiplexes pour les
petits vieux. Le cinéma d’auteur français défend les formes vieilles car
il s’adresse aux vieux et leur serine que le cinéma est une île protégée
de la vulgarité notamment télévisuelle.
Pourtant, ne se rentabilisant plus par les salles, il est de plus en plus
financé par les télés. Sous ces dehors de pureté cinématographique,
ces films sont majoritairement des téléfilms déguisés.
C’est par ces gens-là que vous voudriez être reconnus, ou leur cracher
à la gueule, ce qui revient au même ? Je le répète : ils s’en foutent et
vous vous faites du mal à vous plus qu’à eux.
Ce que j’aime dans l’association Bayonne arrive, c’est le « do it your-
self » punk, ou issu du cinéma amateur de Cocteau, que permet le
numérique, et c’est, ce qui va avec, la revendication des nouvelles
formes impures au cinéma : le clip, la télé, dans la continuité de
Rossellini et de Godard. Ce que j’aime, c’est le risque d’un cinéma
de poésie, la revendication d’un cinéma souvent incompréhensible,
bordélique, irrécupérable.
Je ne retrouve pas cet esprit dans la revue dont la colère trahit une
forme de lassitude. J’ai l’impression d’être un « pauvre » down middle
class de la société occidentale, fonctionnaire ou employé, bloqué par
la concurrence de plus en plus féroce, dans son accès à la up middle
class.
C’est un peu vrai : il n’y a rien de plus sauvage que la concurrence
dans les milieux artistiques, sous des dehors gauchisant.
Mais avons-nous pris l’exacte mesure de la liberté qui est la nôtre ?
Avons-nous osé créer notre place plutôt que de regretter de ne pas
obtenir des situations qu’on nous refusera de toute façon?
Ca fait du bien de gueuler et les Cahiers du Cinéma ne s’en privaient
pas. Mais par exemple, lorsque la majorité des gens regardent les
films sur internet, j’attendrais de la revue d’une association comme
la nôtre qu’elle soit à l’avant-garde des réflexions politiques, finan-
cières, esthétiques de ce changement. Plus simplement, recherchons
les Alain Guiraudie de demain, partons à la recherche des cinéastes
radicaux de banlieue. Pour exemple, le numérique a permis une dyna-
mique du cinéma africain réduite en France à la distribution en dvd.
Godard vient de déclarer forfait, épuisé de n’avoir plus de spectateurs,
de se voir refuser les aides publiques depuis plus de 25 ans, de ne plus
trouver d’argent privé. Nous, nous n’avons pas 82 ans, et ce que j’at-
tends d’une revue, c’est qu’elle soit le laboratoire de nouvelles idées,
pas seulement qu’elle s’arrache des anciennes.


