Auto-analyse par Natacha Bitton
For the blind man In the dark room Looking for a black cat That isn’t there*
Qu’est ce qu’un documentaire ? Une captation du réel ? Une recherche ? Un point de vue documenté sur un sujet ? Quelle est la véritable différence entre fiction et documentaire ? Comme la fiction, le documentaire est filmé et monté et doit convaincre de l’authenticité de son propos. La véritable différence est peut-être qu’il n’y a pas d’acteur dans un docu- mentaire, les gens jouent leur propre rôle. En tout cas il n’y a pas d’acteurs professionnels rémunérés pour leur prestation.
Ce dernier point me conduit à me demander :
A-t-on le droit de faire des documentaires ?
Outre le fait que nous savons, depuis le chat de Schrödinger et depuis que nous sommes en âge d’évoluer dans la société, que tout observateur per- turbe le système qu’il observe, et donc que sitôt observés, nous sommes en représentation, je ne sais pas si moralement, j’ai le droit d’utiliser des gens pour servir mon propos.
J’ai par exemple un projet de documentaire sur l’histoire de ma famille. Ce projet traîne depuis quatre ans dans différents dossiers de mon ordi- nateur. Je me demande souvent pourquoi.
j’ai peur de le faire j’ai peur de trahir la parole de mes parents j’ai peur de trahir la mémoire des morts je me demande si il faut témoigner et comment je me demande si j’ai le droit de témoigner je me demande si j’en ai le devoirje ne veux pas utiliser mes proches je me demande pourquoi je veux le faire je ne sais pas quelle forme lui donner
Je crois qu’on fait avant tout ce genre de documentaire pour soi, c’est un acte très égoïste surtout quand il s’agit de creuser dans la mémoire familiale. Un ami me disait qu’il ne voyait pas l’intérêt de faire des documentaires sur le passé, sur des histoires particulières, pas de « Valse avec Bachir », pas de « Maus », pas de « Nuit et Brouillard », pas de « Shoah »… J’ai été d’abord choquée par ses propos, par cette négation du fait que nous avons une histoire et que cette histoire nous définit. Et que si nous l’igno- rons elle nous hante. Mais peut-être que certaines personnes n’ont pas besoin de passé. Ni de le connaître, ni de le résoudre. Ils ont de la chance. Ce que je sais c’est que ce passé que je n’ai pas vécu m’empêche de vivre, parce que je ne comprends pas. Je ne comprends pas l’injustice dont ma famille a été victime, je ne comprends pas que dans ce monde on puisse tout perdre du jour au lendemain, se retrouver privé de liberté et exilé. C’est « la Loterie à Babylone ». Et c’est insupportable. C’est parce que je ne comprends pas que j’ai besoin de témoigner. Le problème c’est que j’ai beau porter cette histoire, j’en ignore tout et donc je dois interroger. Interroger le tabou. Ce questionnement a été impossible pour moi. Ce qui le rend possible c’est la distance instaurée par la caméra. Cette dis- tance libère. Je suis derrière la camera, je suis cachée, je peux presque interroger anonymement. J’ai le droit de regarder parce que je regarde à travers quelque chose. Parce que je change de statut, d’enfant je passe à celui de réalisatrice. Mais je ne suis pas sûre d’avoir le droit. Et c’est là tout mon problème. Demander à ses parents de raconter à l’écran ce qu’ils n’ont jamais raconté c’est un déplacement de l’intimité. L’intime est rendu public. Il y a une forme d’impudeur dans cet acte. Mais je n’ai pas d’autre moyen de savoir que de rendre public.
Je ne peux donc atteindre l’intime qu’en l’exposant ?
* Citation attribuée à Darwin qui aurait dit « a mathematician is like a blind man In the dark room Looking for a black cat That isn’t there » et titre d’une exposition d’art contemporain à Saint-Louis sur la nature spéculative du savoir.



Natacha,
Ton article est publié juste après une formation que je viens de suivre et qui m’a un peu perturbée et a suscité plus de questions que de réponses.
Nous avons eu l’occasion de voir un très beau documentaire « L’apprenti », de Samuel Collardey, qui raconte la relation entre un agriculteur qui a perdu son fils et un adolescent qui effectue un stage dans cette ferme et qui souffre de ne plus voir son père. Si au départ, les relations sont conflictuelles entre les deux protagonistes, au fur et à mesure de l’année, une complicité se créée entre eux. On sent que l’enfant murit dans ses gestes du travail quotidien, et dans sa tête. Lui qui était dans le repli et le refus, commence à s’épanouir. Il finit par reprendre contact avec son père, va le voir. Il a ensuite également une petite copine.
L’image était très belle, les plans impeccables.
Lors du visionnage, l’émotion était au rendez-vous.
Puis vient le temps d’échange avec le réalisateurs. Nous apprenons alors l’envers du décor. Le « casting » des protagonistes pour raconter cette histoire. Le fait que c’est le réalisateur qui a demandé à ce que cet enfant effectue son stage chez cet agriculteur. Il fait donc le pari que cette complicité naisse et que l’enfant s’épanouisse. Finalement, nous apprenons que le documentaire ne raconte pas vraiment la relation que le stagiaire a eu avec l’agriculteur ! Le tournage a débuté en septembre. En décembre, le réalisateur s’aperçoit qu’il joue lui même, mais hors caméra, le rôle qu’il aurait voulu que l’agriculteur joue et donc qu’il lui empêche malgré lui de jouer !!! Le réalisateur est de trop et à la fois indispensable au documentaire. Impasse. Que faire ? Abandonner le projet : hors de question, 700 000 € sont en jeu… et oui, il s’agit d’un doc tourné en 35 et nous y reviendrons !!! Se focaliser sur l’histoire initiale, ou raconter la vraie histoire, le non apprentissage ? Finalement, le réalisateur décide de rester sur sa position initiale. Il créé des situations. Un premier contact physique, la scène de la luge, pivot du film. Suivi d’une scène de rigolade autour d’une bataille de boules de neige. Ca fonctionne très bien. De là, il décide de ne montrer que des relations apaisées. C’est lui qui prend contact avec le père pour proposer la rencontre. Les deux acceptent, mais ni l’un ni l’autre n’auraient jamais fait le premier pas.
Mais où est le documentaire là dedans ???? Ok, ce film n’est pas joué par des acteurs. Ok, ils ne récitent pas un texte. Et surtout, ils ne jouent pas ou alors, ils jouent leur propre vie à l’instant T d’après des consignes qui leur sont imposées. Mais le réalisateur ne montre pas tout, à partir de décembre, il a choisi dans ses rushs que les moments positifs. Ce film ne raconte donc pas la vérité.
En l’occurrence, il ne s’agit pas d’un documentaire historique, ni d’une enquête. Alors, je me dis, fiction ou documentaire, est ce important ?
Quel est le but dans tout ça ?
Quel message veut on porter ?
Quand ce message ne peut être porté par le réel, la mise en scène doit elle venir à son secours ?
Deux choses me dérangent.
- Comment le public perçoit ce film ? Les spectateurs qui n’ont pas la chance de parler au réalisateur après le film pensent que tout est vrai et puisque c’est un documentaire et non un film, ils ne se doutent pas de toutes les interventions du réalisateur. D’ailleurs, on pourrait alors se demander pourquoi certains documentaires (plus d’investigation par exemple, puisqu’on les appelle également documentaires) ont une image aussi pourrie ! Ils ne savent pas que « L’apprenti » a été tourné en 35mm. Ils ne connaissent pas le budget du film. Ils ne se doutent pas qu’il faut 1 à 2 heures pour installer un plan, avec l’éclairage qui va bien, que les protagonistes sont placés et priés de ne pas bouger pour ne pas sortir du cadre ou devenir flou, etc… Ceci-dit, je dis chapeau aux protagonistes de ce film qui semblent rester naturels malgré toutes ces contraintes techniques ! Pour le coup, ils « jouent » mieux que certains acteurs !
- Mais, comment les protagonistes vivent-ils les faits et l’après aventure ?
Après avoir été filmés pendant un an et avoir été la vedette du village après la projection, que deviennent-ils, eux qui ont parfois tant espérés du film ? Apparemment, certains pensaient que le film aurait changé leur vie et sont aujourd’hui déçus.
Faudrait-il mettre en place une cellule de soutien psychologique pour les personnes les plus fragiles après ce genre de tournage ? Au moins faire en sorte de bien les informer en amont.
Le projet qu’il soit documentaire ou de fiction sert parfois de prétexte. Ni le fils, ni le père n’auraient fait le premier pas et s’en seraient voulu toute leur vie sans jamais oser l’avouer.
Chaque projet que je réalise part d’une interrogation personnelle. Sans le contexte vidéo, je n’aurais jamais pris contact avec les personnes interviewées. A partir du moment où tout est expliqué d’avance sur les conditions de tournage, l’utilisation et la diffusion du film, et que les protagonistes acceptent, l’aventure commence pour tout le monde.
On n’a effectivement pas le droit de forcer les gens, ni de leur cacher la vérité que l’on croit détenir (sauf pour piéger les méchants méchants en doc d’investigation !?). Ils ont le droit de refuser. Et tes parents, qu’en disent-ils ?
Je pense que ce qui est important, est de leur permettre de témoigner.
Soulever des injustices pour mieux les combattre.
Apporter des éléments afin de mieux comprendre l’histoire.
On ne fait jamais l’unanimité. Certains trouvent ça inutile, ils ne regarderont pas ton film, et alors?! Il intéressera d’autres personnes. Peut être même que d’autres, à travers la voix de tes parents se reconnaîtront et te seront reconnaissante de leur avoir donné la parole et d’avoir clarifié un pan de l’histoire.
Tout film a son histoire, ses joies, ses peines. Quand le sujet nous est cher et les protagonistes proches, ces émotions sont amplifiées. Il faut savoir les gérer au moment du tournage afin d’aller jusqu’au bout. Il est parfois tentant de tout remettre en cause et de vouloir abandonner le projet. Pourtant, c’est un engagement que l’on prend vis à vis de soi, des protagonistes et de la production. Et c’est pour cela qu’il vaut mieux dès le départ être conscient des difficultés qu’il faudra surmonter mais qui sont souvent surmontables.
Evidemment, il arrive un moment où il est douloureux pour les protagonistes de témoigner. De ma petite expérience, dans ces moments là, je remets tout en question pendant le tournage. Est ce que ça devient du voyeurisme ? Il pleure, qu’est ce que je fais, qu’est ce que je dis, j’arrête de tourner, on reprendra plus tard ? Est ce bien utile que je lui fasse revivre toutes ces souffrances ? Putain, qu’est ce que je suis en train de faire ? Ca m’est arrivé 4 fois. Quatre tempêtes sous un crâne. Mais quand les personnes concernées ont vu le documentaire, ils étaient vraiment contents. Alors seulement je me suis dis, ok, ça valait le coup.
Laura
Bonsoir Natacha,
Je ne travaille pas dans les documentaires mais je suis “a blind man in a dark room” comme le dit la citation de Darwin. Mais ton histoire de passer que tu as besoin de “comprendre” pour pouvoir “vivre”, cela me parle. Après avoir commencé il y a presque vingt ans une psychanalyse, j’ai été amené vers l’âge de trente ans à interroger ma mère sur un sujet dont elle ne m’avait jamais parlé: comment elle et ma grand-mère s’étaient échappés d’un camp de concentration en Hongrie pendant la seconde guerre mondiale. Je ne connais pas ton histoire mais a priori, j’aurais tendance à dire pour ton projet de documentaire vas jusqu’au bout.
Pour ce qui est du “Chat de Schrôdinger” auquel ma profession m’a conduit à m’intéresser, non seulement l’observation modifie mais il n’y a m^me pas d’état initial bien défini;
Amitié
Anatole