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Vous avez dit dialogue ? Par Valérie Ferreira

07/12/2010

On n’a jamais autant parlé de dialogue qu’aujourd’hui. Notre société serait imprégnée, immergée dans le dialogue: dialogue familial, dialogue culturel, dialogue éducatif, dialogue social, dialogue politique, dialogue national, dialogue international, dialogue syndical, dialogue intergénérationnel… On a même assisté au succès subventionné d’un dialogue vaginal.1 Et les nombreuses demandes de grenelles en France sont un témoignage supplémentaire de cette imprégnation sociale.
Il serait bon pourtant de revenir sur ce qu’on entend par dialogue. D’origine grecque (dialogos, dia signifiant « à travers » et logos « parole »), le terme renvoie à l’idée de suivre une pensée. Le dialogue est une communication entre au moins deux personnes, visant à produire un accord, qui n’est certes pas certifié, mais qui se veut souhaité. Encore faut-il utiliser des codes communs (communément appelés langage) pour échanger un message et espérer en atteindre la visée. On aimerait donc dire que si la démarche dialogale réside dans le fait de « prendre connaissance de l’esprit de l’autre, il suffi[t ] de suivre pour saisir »2.
Mais bien des prétendus dialogues se complaisent à une orchestration cacophonique de monologues qui n’a pour effet que de contenter les émetteurs des faux échanges dans une masturbation sophistique3 et de dissuader tout éventuel récepteur de suivre et donc de saisir pour dialoguer. Ainsi la pensée exprimée se fait-elle de plus en plus monolithique dans de nombreux médias, alors que ces derniers la présentent comme ouverte sur la société, pourtant plurielle par essence. Jamais Platon, dans ses dialogues, n’a prétendu apporter une réponse unique et définitive.
La notion de dialogue est intimement liée à celle de démocratie. L’illusion que l’on peut parfois avoir de l’une jouxte celle que l’on peut aussi avoir de l’autre: la seule légitimité du pouvoir gouvernemental réside dans celle que le peuple lui a donnée par le vote (la voix démocratique), résultat d’un dialogue politico-social. Les élus à la tête de l’Etat oublient bien trop souvent qu’ils sont représentants non pas de ceux qui les ont portés là où ils sont, mais d’un peuple entier, y compris de ceux qui ont cherché à les en écarter. Mais il ne s’agit pas de rappeler que la parole est un droit et que le gouvernement doit entendre toutes celles qu’émet le peuple, quels que soient leur nombre, leur diversité et leurs divergences. Non, il s’agit de se demander pourquoi le citoyen s’oublie lui-même, de saisir ce qui l’amène à perdre sa volonté à prendre la parole, son devoir de le faire. Trop souvent aujourd’hui est surtransmise la parole des puissants, gouvernants et intellectuels, qui assoient leur légitimité sur leur prétendue science, étouffant et rejetant ainsi la voix du peuple, relégué à une unique force travailleuse, à qui l’on a donné le droit de vote, certes, mais que l’on entend et sollicite le moins possible. La farce du référendum de 2005 (quelles que soient les positions que l’on puisse avoir à ce sujet), bafoué par notre actuel chef de l’Etat, traduit bien le sort qui est aujourd’hui donné à la voix populaire, qui retrouve ainsi, en quelque sorte, sa condition de tiers état de l’Ancien Régime. Il n’est pas même besoin d’évoquer le dernier dialogue en date sur la réforme des retraites.
Le dialogue démocratique n’a de réalité que dans l’affirmation d’une égalité intellectuelle qui place chacun d’entre nous dans la capacité d’échanger, de gouverner. Tous les débats et consultations deviennent purs pantomimes, dont l’objectif est de donner l’illusion d’un dialogue commun, quand ils sont dépourvus de considérations et d’actions citoyennes. Et cette action prend sa source dans la volonté que l’on a d’abord de s’informer et de comprendre pour agir ensuite, par la voix et/ou par les faits. Manipulateurs dangereux ou manipulés aveugles sont ceux qui affirment qu’une société, où chacun exprimerait sa propre volonté, deviendrait désordre le plus complet. Ce n’est pas là la définition de l’anarchie. Et il ne s’agit pas de réfuter non plus la règle de droit, nécessaire au maintien d’une vie sociétaire. C’est Jacques Rancière qui dénonce cette vision erronée de la démocratie qui craint « un gigantesque bordel où tout le monde fait ce qu’il veut, les enfants commandent aux parents, les élèves font la leçon aux maîtres, les animaux occupent la rue, etc » et affirme que « tout le bavardage qu’on entend aujourd’hui sur l’individualisme consumérisme n’est que l’habillage contemporain de la critique première4 ».5
Néanmoins, au risque de paraître d’abord contradictoire, pour démontrer qu’il n’en est finalement rien, il faut bien pointer l’émergence d’une déresponsabilisation tout autant citoyenne que parentale. Quand on voit le nombre de parents qui, sous l’influence, consciente ou pas, de l’évolution des réflexions de mai 68, confondent le dialogue générationnel avec la déresponsabilisation décisionnelle des engagements de l’adulte vis-à-vis de l’enfant, on ne peut s’étonner d’un manque de repères qui tend à provoquer une incompréhension totale et une frustration non assumée chez les uns et les autres. Si l’éducateur ne doit pas être le maître au sens de tyran légitimé par sa position hiérarchique de détenteur du savoir, il doit l’être sans nul doute dans son affirmation entant que responsable des choix et décisions qui lui reviennent dans la prise en charge qu’il a choisie de l’enfant. Il ne s’agit pas de nier la légitimité de la parole de ce dernier, mais de ne pas confondre d’un côté la capacité à la parole, dans sa formation, et de l’autre sa légitimité à être décisionnelle. Laisser l’enfant exprimer ses pensées, c’est l’aider à construire son appréhension du monde, dans un perpétuel échange qu’il pratiquera tout au long de sa vie d’Homme. Mais il est malhonnête de le laisser croire que sa parole est tout aussi légitime que celle de son aîné responsable dans les décisions vitales qui les concernent. Si l’intelligence est égale chez tous, la volonté d’accéder à l’intelligible correspond à une démarche personnelle et dépend donc du désir de chacun à s’y former. En cela, l’enfant et l’élève sont par définition des êtres en formation6, à qui l’on ne peut demander de décider de tout, quand ils apprennent encore à comprendre, exprimer et juger. Le dialogue avec l’enfant apparaît ainsi comme une pratique évidente dès le plus jeune âge, pour les encourager à l’élévation7, qui ne devrait d’ailleurs jamais cesser une fois l’âge adulte atteint. Mais ce dialogue avec l’enfant ne doit pas se substituer à la prise en charge des responsabilités de l’adulte. Quoi qu’on en pense, l’enfant n’est pas encore adulte et l’adulte n’est plus enfant, dans son engagement familial et social, tout au moins.
Par ailleurs, on s’étonne alors de voir le peuple accepter trop souvent de se laisser gouverner, non pas comme il « éduque » ses propres enfants, dans une participation décisive, parfois malvenue (parce que non préparée, non nourrie), comme nous venons de l’expliquer, mais comme des enfants dont l’on nie la capacité à la parole, au dialogue et donc à celle de s’occuper des affaires communes de la nation. Voilà le paradoxe horrifiant de la perte des repères fondamentaux de la démocratie.
Parviendra-t-on jamais à habiter entièrement notre fonction commune de citoyens, à jouer notre rôle d’actifs, de participants légitimes à nourrir le dialogue gouvernemental? Dialoguons-en!

1. Les Monologues du vagin, d’Eve Ensler, pièce théâtrale traduite à ce jour en 46 langues et jouée dans plus de 130 pays… 2. Définition du dialogue, dans Wikipédia. 3. dans son sens étymologique grec de ce qui se veut « spécialiste du savoir »
4. Perceptible déjà chez Platon, où l’on voit des Athéniens bien nés remettre en cause l’idée de la capacité de n’importe qui à gouverner. 5. dans Philo-mag.com 6. Non pas dans leur capacité à penser, mais dans leur capacité à exprimer leur pensée
7. Le terme « enfant » désigne l’être humain en phase de développement, les Romains le définissaient même par « qui ne parle pas »; le mot « élève » renvoie à celui « qui s’élève », du verbe s’élever.

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  1. Marc permalien
    29/12/2010 16 h 40 min

    Le dialogue est mort le jour où à ceux qui n’avaient rien à dire on a demandé de prendre la parole. Une parole inflationniste, qui s’insinue ou se dilate, envahit l’espace et ne communique plus, une parole qui s’abolit dans sa propre contemplation en oubliant l’essentiel: parler à l’autre. Aujourd’hui où chacun ne parle que de soi, le monde ressemble à une pièce de Beckett ; les gens soliloquent sans échanger, maintiennent un lien pour éloigner l’idée de la mort et attendent un hypothétique Godot porteur de sens qui de toutes façons ne viendra jamais.

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