Le rire de la guerre par Natacha Bitton
To be or not to be de Lubitsch est un grand film.
Ce film se passe à Varsovie, en 1939.
Entre deux représentations d’Hamlet, une troupe de théâtre répète une pièce anti-nazie, “Gestapo”. Mais la guerre éclate et la Pologne est envahie. Pour aider la résistance à neutraliser un espion, les acteurs se font alors passer pour la Gestapo, mais les vrais nazis entrent en scène…
Ce film est une comédie. Et il est vraiment très drôle.
Ce film est sorti le 6 mars 1942 aux Etats-Unis.
Le jour où j’ai appris la date de sortie du film, je n’y ai pas cru.
Lubitsch a donc tourné, en 1941, une comédie qui se déroule dans le ghetto de Varsovie.
La Pologne est envahie en 1939. En Novembre 1940, tous les Juifs de Varsovie, soit 360 000 personnes environ, sont entassés dans un quartier ceinturé de murs, gardés par un triple cordon de police (allemande, polonaise, juive), le ghetto. L’occupant pratique dès les premiers jours une politique de terreur. Dans ces conditions effroyables, la résistance tente de s’organiser. À l’automne 1941, les premières informations sur les exterminations massives perpétrées par les Einsatzgruppen opérant derrière le front russe, parviennent à Varsovie. Elles sont suivies de l’annonce du massacre de groupes entiers de la population juive dans des camps de concentration. La « grande déportation » ou Aktion débute le 22 juillet 1942, elle s’inscrit dans le cadre de l’Aktion Reinhardt qui a vu s’édifier les centres de mise à mort de Belzec (mars 1942), de Sobibor (mai 1942) et de Treblinka (juillet 1942). Les Etats-Unis entrent en guerre le 11 décembre 1941 à la suite de l’attaque de Pearl Harbor.
C’est dans ce contexte mondial sanglant que Lubitsch réalise sa comédie.
Que savait-on aux Etats-Unis à cette époque de la réalité de l’horreur ? Si Lubitsch était conscient de toute l’atrocité de cette réalité, comment a-t-il pu faire ce film ? Le film nous montre de façon assez précise les interdictions dans le ghetto (couvre-feu, peine de mort…) et parle très clairement des camps de concentration.
A la sortie du film, le public fut choqué que l’on puisse rire de sujets d’actualité aussi graves que les camps de concentration ou l’invasion de la Pologne et le film est un flop : « Lubitsch a résolu la question vitale de la réalité des images cinématographiques à la manière hollywoodienne, ce qui ne signifie aucunement qu’il avait mesuré la gravité de la situation » écrit Frieda Grafe en 1983.
Est ce la distance géographique qui permet à Lubitsch un regard tellement acerbe sur une actualité atroce ? Comment avoir le courage de rire du drame au moment où il arrive. Sans doute était-il, effectivement, loin d’imaginer les véritables horreurs de la guerre.
Lubitsch est un juif allemand qui a immigré aux Etats-Unis en 1923 à la demande de Mary Pickford. Très vite il devient un réalisateur de renom, travaillant successivement pour la Warner, la MGM, la Paramount, la Ernst Lubitsch production et la Fox.
Lubitsch est destitué de sa nationalité allemande le 28 janvier 1935.
To be or not to be est son film le plus personnel, puisque c’est un scénario original dont il est l’initiateur (même si il n’est pas crédité au générique).
Le film est une succession de mises en abîme où théâtre et réalité s’enchevêtrent sans cesse et où la question d’être ou de ne pas être est fondamentale. Le scénario est un des plus subtilement élaboré de toute l’histoire du cinéma, il s’agit de théâtre dans le théâtre.
Il illustre on ne peut mieux la citation de Shakespeare dans « As you like it » (“Comme il vous plaira”) :
All the world’s a stage,
And all the men and women merely players;
They have their exits and their entrances,
And one man in his time plays many parts…
Le monde entier est un théâtre,
Et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs.
Et notre vie durant nous jouons plusieurs rôles…
Mais peut-on tout jouer et se jouer de tout ?
Ce film est avant tout une comédie de mœurs, qui devient charge féroce contre la bêtise et le despotisme de l’idéologie hitlérienne. C’est une farce.
Hitler, le commandant Reinhardt (Erhard dans le film) et les membres de la Gestapo sont ridiculisés. Ce sont des bouffons dont les protagonistes se jouent.
Via leur histoire personnelle, et à cause de (ou grâce à ?) leur vanité, les acteurs sont entrainés à jouer un rôle dans la grande histoire. Ils n’ont pas de dimension politique à proprement parler, pas d’idéaux à défendre.
D’ailleurs, Lubitsch n’est pas un cinéaste politique, c’est le cinéaste des amourettes, des quiproquos, de la finesse. Ce n’est pas un cinéaste du monde contemporain.
L’ironie est son arme et on rit surtout de la vanité et de l’égocentrisme des acteurs, tellement enfermés en eux-mêmes, que même la guerre devient anecdotique.
On rit de l’humain qui n’arrive pas à se transcender.
Ce film dénonce avant tout l’enfermement en soi-même, le paraître et la difficulté d’accéder à l’être.
On peut rire d’une situation parce que nous n’en réalisons pas la gravité, mais aussi pour dédramatiser cette gravité. Le pouvoir rire rend supportable une situation inhumaine, parce que ce pouvoir d’en rire nous rappelle notre humanité.
La fameuse réplique « Ce qu’il a fait à Shakespeare, nous le faisons maintenant à la Pologne » a failli être coupée au montage (un nazi parlant de la façon dont le metteur en scène monte « Hamlet).
Est ce que le rire n’est pas la seule chose qui reste quand la réalité est indicible ? Le décalage ironique est la seule arme de l’impuissance. Ce film n’est pas un film patriotique, ce n’est pas un film de propagande, je ne suis même pas certaine que cela soit un film politique. Ce film est un film sur l’humanité de l’être, de tous les êtres. Parce que l’accès à notre humanité n’est peut être ni dans les idéaux ni dans la transcendance mais dans la possibilité d’être.
Le rire et le jeu sont propres à l’être humain. L’horreur, non. C’est la confrontation des pulsions animales destructrices et meurtrière avec l’esprit humain.
Le miroir vie / théâtre est activé en permanence. Le film est basé sur un constant basculement des apparences. Au début du film, la troupe d’acteurs répète une pièce, Gestapo, un drame. Et cette pièce nous est présentée comme la réalité, premier faux-semblant. Toutes les scènes sont montées en miroir et les rôles sont redistribués. Joseph Tura joue le commandant allemand avec Siletsky (le traître), puis Siletsky avec le commandant. Le vrai traître meurt sur scène et les acteurs jouent dans la vie, les SS ressemblent à s’y méprendre à leurs caricatures.
Un des motifs comique récurrent du film est le suivant : Joseph Tura joue le rôle d’Hamlet. A chacune des représentations, lors du célèbre monologue, un homme se lève et sort de la salle. Cela le trouble et l’exaspère à chaque fois. Il apprendra plus tard, que cet homme n’est autre que l’amant de sa femme, qui va la retrouver dans les coulisses. Il se trouve que l’amant de sa femme est un aviateur anglais et que c’est par lui que toute la troupe va entrer dans la résistance.
Au-delà du comique de répétition et de situation, à chaque fois que l’acteur joue « to be or not to be », il est dérangé par la réalité. Une réalité pénétrante empêche le jeu, jeu dans lequel l’être se questionne sur la possibilité d’être. L’être est donc sous l’emprise directe de la réalité qui se rappelle à lui au moment crucial (Joseph Tura est beaucoup plus touché par cet homme qui sort de scène lors de sa tirade que par la déclaration de guerre).
C’est la réalité qui empêche le jeu mais c’est par le jeu que cette troupe va combattre la réalité. Comment l’art peut servir à la réalité et ne pas en être déconnecté ? Joseph Tura, mari presque trompé, aide la résistance uniquement pour savoir ce qui s’est passé entre cet aviateur et sa femme. Rawitch, un des acteurs, a toujours rêvé de jouer Shylock dans le marchand de Venise, il y parvient dans la réalité et sauve ainsi les résistants.
Toute la troupe prend la réalité pour un jeu, ne réalise pas les risques et joue à la guerre. La chose la plus importante ici est de paraître pour sauver l’être. Si l’apparence faiblit, c’est l’être qui en pâtit, puisqu’il risque la mort.
C’est parce que le théâtre triomphe que la réalité est sauvée, que la lutte est gagnée. C’est parce que les apparences sont validées que les êtres sont préservés.
Ce film est un film humaniste, pas un film réaliste. Et malgré l’horreur, on ne peut s’empêcher d’en rire. Le rire est le propre de l’homme et sa préservation, gage de notre humanité.
Et comme Lubitsch, on voudrait que ce film soit la réalité.


