Le comédien nu par Laurent Jarrige
Qu’il ne soit pas payé résume son refus à la pute qu’il est lorsqu’il accepterait pour de l’argent. Mais là n’est qu’une excuse, certainement, et voyons donc, une fois le cas général expliqué puis mis à part, ce qui empêche l’individu d’être nu lorsqu’il est comédien, et là est temps aussi de faire la différence entre l’individu et le comédien, comme la pute et le comédien, comme le mécréant et le comédien. Le cas général n’est qu’à survoler puisqu’il ne concerne que les impostures de fricards héritiers de bourgeois, de terroristes des pauvres, ou de corrompus que sont les majorités pour lesquelles nous ne votons pas humainement, mais qui grâce à leurs moyens -et non à leur art- sont continuellement présents et visuellement grandis sur les publicités qu’ils imposent à notre bêtise dans les télés, radios, et cinémas désormais quels qu’ils soient.
D’ailleurs, cette idée qu’en début de carrière, tous les grands comédiens ont fait au moins une pub (Ozon, Deneuve, Stévenin, …) et s’en excusent ou pas ( ), ne fait que m’avouer que le fait qu’ils soient grands ou monstres ne tient qu’à la taille des affiches et à la fascination qu’avait sur moi la télévision, de l’ordre de celle qu’exerçait la religion pendant la vulnérabilité de mon enfance. En effet, c’est à cela et cela seul que se mémorisent à toute la nation leurs noms et images. Quand Barila fait une pub, le contrat engage à ce qu’elle passe au moins 3900 fois dans les médias pendant trois mois*. C’est long trois mois, et c’est beaucoup 3900 fois; aussi, comment passer à côté, comment oublier ? Et oui, ils sont grands, ils sont monstres, et il nous tarde qu’une chose: de les revoir dans autre chose. Eh bien moi je trouve qu’Adjani n’a jamais été mieux que dans « Nutella été 76 ».
Le cas général comprend donc ces gens notables augmenté de ceux des écoles qui forment des jeunes au style de ces notables, et ne me préoccupe pas, n’ayant aucuns considération et respect pour ce qu’ils représentent en entretenant.
Le comédien doit savoir jouer nu parce que j’en ai besoin.
Il doit se mettre nu pour se couvrir d’un texte, de nouveaux gestes et d’un module. Il ne doit pas avoir peur des regards vivants (de plateau) ni cinématographiques, et les seules choses qui doivent l’empêcher d’être comédien au moment du nu sont ses tissus passés. Ses actes doivent être interprétés autant par son jeu visageal et manuel que par l’épiderme de son cul, qui n’exprimerait pas grand-chose seul, bien sûr, mais que j’ai besoin de voir, dans l’ensemble de son corps au moins, pour saisir s’il joue bien ou n’est là que pour le virement paypal que je lui ai fait croire qu’il recevra à l’aulne d’un succès aussi grand que l’intérêt imaginaire.
Parce qu’un coin de télé qui lui dit que le monde le regarde vermine son jeu comme rehausse celui de footballeur. Le comédien est l’inverse du sportif: il ne doit pas être guerrier comme il ne doit jamais se battre; pas même comme un enfant. Les émotions, le texte le danseur le jeu sont ses seuls alibis, et le comédien ne se blesse jamais, lui ! C’est le rire qui le blesse ! Ce rire désorienté que les nerfs tambourinent pour se faire tout petit tout petit tout petit dans sa cervelle, le pouffement à la vue du petit zizi, à la vue vide de zezette. Il faut parfois se détourner de tout ça, et tout le temps lorsque l’on joue, se concentrer sur un présent sans présence, comme on se douche, comme un matin tôt, chaque jour qu’on se lève, comme à la vie; il n’y a qu’au théâtre, à la télévision ou aux manifestations que l’on est nombreux; à la vie, à la vue, on n’est jamais plus de trente, ce n’est pas vrai !
Une fois satisfait de l’absence du public, comédien peut se sentir pacifique au monde et se mettre nu au besoin. Contrairement à l’individu qui ne se croit pas seul, alors qu’il l’est, le comédien n’est regardé que s’il remporte sa solitude.
* source Médiasorte 1983


